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12 octobre 2010 2 12 /10 /octobre /2010 15:01

Aujourd’hui, mardi 12 octobre, c’est jour de manif. La France se mobilise pour son avenir contre ce qu’on appelle une réforme dans la novlangue libérale, contre la casse du système des retraites. Battant le pavé, muni de banderoles et d’accoutrements d’opposant au régime, l’on se prend à rêver d’un changement, clamant des slogans révolutionnaires. Plus, le sourire qu’apporte cette union du peuple dans les revendications nous fait prendre conscience qu’il faudrait peu de choses pour ainsi dilapider ceux qui se sont faits rois et reprendre le pouvoir sur la gestion de nos vies. C’est la vie démocratique, paraît-il, que de n’avoir comme droit à la contestation de l’autorité que des manifestations dites conventionnelles, calmes, douces, cerclées de dispositifs policiers et gentiment demandées à l’administration, tout en sachant que la classe oligarchique continue de passer ses lois en force, dans le mépris total de "sa" population. Et quelle ingéniosité des temps sarkozyques, sans utiliser le 49-3…

 

Mais quand l’heure est au bilan de la journée de mobilisation, nombre de ces manifestants (ayant soulagé leurs bonnes consciences d’esclaves modernes sans chaînes en défilant sur le pavé et se donnant ainsi bêtement le droit de proférer que quiconque ne va pas manifester est un sarkozyste raciste) qui demandent simplement plus d’argent, non le démantèlement d’un système capitaliste profondément destructeur, s’en vont en fin de journée reprendre leurs habitudes consuméristes et se nourrir chez Mc Do, oubliant ainsi ce qu’ils ont crié toute une après-midi durant. Police et syndicats se disputent la guerre des chiffres, entre cent et dix mille manifestants, ce qui donne du grain à moudre aux médias pendant quelques jours, et voilà que tout redevient normal. Saufs l’avancement de la misère, de la précarité et le dépérissement social d’une société en désuétude, qui progressent à grands pas. Voilà pourquoi de nos jours, et depuis plusieurs années déjà, l’action collective des manifestations n’a qu’un maigre poids pour faire reculer le gouvernement : c’est que l’administration confine la contestation à la seule possibilité de manifester pendant que le peuple subit un pouvoir autoritaire pendant cinq ans, voir dix si la fine équipe est réélue, et surtout, que tous s’en accommodent, en rentrant chez soi après la manif au lieu de se réunir par centaines en assemblées générales pour voter des actions (pacifiques ?) à réaliser et faire blocage à l’économie du crime.

 

Oui, parler d’économie du crime ici pourrait paraître comme étant du verbiage propagandiste d’extrême-gauche décrédibilisant le débat public pour un lectorat aux consciences politiques plus modérées, mais désormais, alors que la gouvernance capitaliste néolibérale s’impose même dans les pays riches, qualifier de crime l’économie n’est pas exagérer. Car la réforme des retraites, il serait un tort de ne la considérer que comme un palliatif politique à la crise financière, et comme l’unique solution pour orienter les politiques publiques et les affaires sociales françaises. La crise est une aubaine pour les apparatchiks du pouvoir politique car elle permet de réunir tous les travailleurs sous les mêmes peurs (insécurité sur un marché du travail distendu livré à la doxa du laisser-faire), et permet de maintenir les dogmes néolibéraux et les institutions financières internationales. En clair, ce n’est pas Sarkozy et Woerth qu’il faut pointer comme premiers responsables de la "réforme" des retraites, mais plutôt l’intrusion du FMI et de ses ajustements structurels dans les politiques publiques françaises. Lorsque le présidictateur français clame que le report de l’âge de la retraite à taux plein à 67 ans est inévitable, et qu’ils n’ont pas le choix à cause du vieillissement de la population, c’est en fait qu’elle est imposée par le FMI, dont il faut citer ici quelques tirades savoureuses publiées dans un bulletin adressé à la France au mois de juillet 2010 :

 

 « Pour préserver la viabilité budgétaire sans compromettre la reprise, les efforts d’ajustement doivent être concentrés sur les mesures qui nuiront le moins à l’activité économique, à savoir la réforme des prestations des systèmes de retraite et de santé. »

« Pour soutenir l’emploi des travailleurs plus âgés, il convient d’améliorer les incitations à continuer de travailler, notamment par la mise en œuvre effective d’exigences en matière de recherche d’emploi, parallèlement à la réforme du système de retraite. »

« Pour accroître la compétitivité de l’économie française et mettre à profit l’expansion du commerce international, il faut de nouveau privilégier les mesures propres à modérer la croissance des coûts salariaux, intensifier la concurrence et promouvoir l’innovation » (1).

 

Privatiser la protection sociale, geler les salaires, et imposer davantage de flexibilité du travail sont les nouveaux ordres que le pouvoir politique doit satisfaire. En aparté, lorsque le FMI demande un effort d’ajustement structurel à un pays, c’est après avoir consenti un prêt. Dans quels médias français a-t-on pu lire une telle information ? Le gouvernement français, pour sauver son système bancaire, aurait-il obtenu un prêt du FMI qui serait passé sous silence ?

 

Bref, des solutions, il y en a et les dirigeants le savent. Mais la seule solution pour ne pas fâcher le régime des banques, c’est de privatiser à petit feu la protection sociale.  Des milliards d’euros glissent depuis les années 1980 du secteur public vers le privé à cause des multiples privatisations d’entreprises publiques, qui, même si elles sont soumises à l’impôt une fois privatisées, représentent  une fuite de capital, par les sommes colossales de dividendes versées après ouverture du capital, qui pourraient alimenter les services publics et la sécurité sociale. Il suffirait de créer une taxe sur les transactions financières et sur le capital des entreprises du CAC40, à hauteur de quelques dixièmes de pourcentage pour financer les caisses de la sécurité sociale, mais cela ferait gronder la minorité oligarchique qui gouverne. Le déficit de la sécurité sociale avoisinerait les 20 milliards d’euros, et s’alourdirait encore d’ici 2030 si rien n’était fait. Un déficit de 20 milliards fait peur au gouvernement alors qu’il "trouve" des milliards par centaines pour engraisser les banques, les grandes multinationales, et dépense des sommes pharamineuses dans la politique de défense, de sécurité, d’expulsions des étrangers en situation irrégulière. De plus, comment prévoir un déficit public de la sécurité sociale à l’horizon 2030, soit dans vingt ans alors que l’on ignore dans quel état sera la démographie française dans deux décennies, les cotisants de 2030 n’étant pas nés, ou n’ayant pas commencé à travailler pour la plupart ? Il y a de fortes raisons de penser que financer les caisses de sécurité sociale (vieillesse, maladie, famille) ne coûte pas cher à un État qui joue pleinement son rôle social de répartition. Au contraire, ce que les agents du microcosme politico-médiatique nomment la réforme des retraites et les reports successifs de l’âge légal à la retraite, incombant de fait la hausse des annuités (parler du report de l’âge légal à 62 ans en 2010 et 63 ans en 2020 passe mieux dans les journaux plutôt qu’écrire d’emblée qu’il faudra passer de 41 annuités à 42, puis à 43…), n’a qu’un seul objectif : passer de la retraite par répartition à la retraite par capitalisation, où tout contribuable place son pécule sur les marchés financiers en guise de préparation à la retraite. Ca enrichit les banques, cela impose d’avoir travaillé à temps plein pendant 42 ans, cela interdit le chômage, cela divise les gens entre eux par la compétition et l’inégalité des ressources, j’en passe et des biens pires. Bref, quelle belle philosophie des temps modernes…  «Travaille plus vite que ton voisin, ne l’aide surtout pas s’il a faim et s’il est malade, c’est de sa faute».

 

Mais cet argument politiquement incorrect de la privatisation du système de santé, dont la volonté est économique et politique, doit être tût par les journalistes pour que le parti UMPS conserve ses suffrages électoraux. Pour que les citoyens continuent à penser que l’homo-oeconomicus politique moderne qui fait la loi (instances exécutives et législatives) est un individu altruiste représentant sa population. Le pouvoir politique concrétise avec délectation en cette fin 2010 ce qu’il a mis presque un an à préparer en tentant de détourner l’œil du peuple par sa propagande nationaliste et ses actions xénophobes (expulsions et triage des Roms, discours racistes) diversifiées : il inflige au peuple une gigantesque gifle et réduit son espérance de vie en le tuant au travail, argumentant que la hausse de l’espérance de vie ne doit pas être « dépensée » à l’oisiveté, et il faudrait que les gens soient "compréhensifs", et qu’ils ne se révoltent pas ? C’est sûr que lorsqu’un haut fonctionnaire rédige le texte du report de l’âge à la retraite, pour lui travailler jusqu’à 85 ans n’est pas un souci, tous doivent donc en faire de même. Y compris ceux qui travaillent dehors, sous la pluie, dans la boue, dans le froid, sur les toits ou dans le bruit des machines, dans une pénibilité du travail telle, que la mort sonne au pas de la porte vers la soixantaine si ce n’est plus tôt, sans avoir eu de retraite, mais en ayant pourtant cotisé toute sa vie "active"…

 

Au lendemain de la validation du report de l’âge de la retraite à taux plein à 67 ans par le Sénat, Éric Woerth a assuré que ceux qui appellent à la mobilisation des jeunes "sont totalement irresponsables", et que la réforme consolide le système des retraites. Dans la novlangue cynique et libérale de nos jours, c’est un record dans la duperie et la moquerie : ceux qui appellent à la mobilisation des jeunes, c'est-à-dire les futurs travailleurs, donc, aussi fortement concernés, sont les syndicats et les associations militants contre la casse du système de santé…L’énergie dépensée à orienter les esprits et manipuler les gens pour récupérer les faits politiques et sociaux à leur cause est dépitant.

 

A la violence du système ne répondra que la violence désormais nécessaire du peuple pour stopper l’inacceptable. L’actuelle mobilisation sociale doit se traduire par une grève générale, dure et illimitée avec occupation des bâtiments et espaces publics et blocage complet de l’économie. Gaziers, électriciens, cheminots, enseignants, raffineries de pétrole, lycéens et étudiants ont déjà emboîté le pas. Aux salariés du privé de suivre. La logique du mouvement de contestation impliquerait que tout l’effort de production du pays cesse complètement jusqu’au recul forcé du gouvernement. Mais le rapport de force est bien trop inégal dans ce bras de fer que les syndicats fatalistes et moribonds (dont l’attitude est fourbe à chaque mouvement social, en appelant à la grève, puis en courbant l’échine, acceptant le retour au travail après la concession de broutilles gouvernementales) annoncent déjà qu’il est perdu.

 

Quoi qu’il en soit, les tortionnaires grabataires qui signent les lois avec l’impunité déconcertante qu’ils disent légitime par suffrages, sont peut-être finalement en train de préparer contre leur gré, quelque chose de positif : noyé entre les peurs sécuritaires à consonances fascistes électoralistes et les casses systématiques des services sociaux appliquées en vertu des versets de l’ordre néolibéral, les obscurantistes de la classe Affairiste à Matignon sont peut-être en train de radicaliser de manière profonde les idées, les consciences de plus de soixante millions d’hommes, de femmes, de travailleurs, de chômeurs, d’étudiants. Car expulser des étrangers sous couvert de sécurité, ça passe. Supprimer des fonctionnaires, ça passe. Précariser le système d’éducation nationale, ça passe. Faire des cadeaux aux riches en pleine crise économique, ça passe encore. Mais imposer aux actifs de travailler jusqu’à presque 70 ans, la pilule est dure à avaler, surtout qu’elle fait cumul avec pas mal de honte.

Mais que fait un chien enragé à qui l’on a ôté le pain de la bouche ? Il mord et transmet sa rage. La bataille des retraites, forme médiatique pour évoquer la mise à mort programmée de l’État Providence, la réinstauration d’un réel système de protection sociale, ne se fera pas en manifestant le mardi et le samedi sous les bannières d’un syndicalisme timide copinant avec le pouvoir en négociant quelques billets contre deux ou trois pauvres amendements. Elle se fera lorsque tous, toute distinctions de classes sociales confondues, seront unis et solidaires autour des mêmes réalités, du moins des mêmes aspirations : la résistance acharnée à l’oppression, l’hypocrisie politicienne et l’autoritarisme du pouvoir politique. En ce jour dit de mobilisation sociale interprofessionnelle, de nombreux français devraient penser à ce qui s’est passé au début de l’an 2000 à Cochabamba, pour en faire de même… mais il y a fort à penser que les que le pouvoir actuel sous-estime la colère qui pourrait s’éveiller du peuple si celui-ci ouvre les yeux dans les mois ou années à venir, même si nous n’y sommes pas.

(1) : http://www.imf.org/external/french/pubs/ft/survey/so/2010/car073010Af.pdf

 

 

Samuel Moleaud.

 

http://sam-articles.over-blog.com

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