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8 mars 2013 5 08 /03 /mars /2013 13:01

Mercredi 6 mars 2013, le Venezuela, l'Amérique Latine et des milliers de sympathisants-militants de gauche sur cette Terre, se sont réveillés orphelins. Ce mot est un peu fort, certes, il est à l'image de l'Homme qu'ils venaient de perdre la veille : un Grand Homme de l'Histoire. Un Grand Homme qui a su redonner à son peuple une citoyenneté digne de ce nom malgré les ingérences de la CIA, du FMI et des capitalistes occidentaux pour qui démocratie rime avec hégémonie et oligarchie. Un qui a sur redonner une place géopolitique et stratégique forte au Venezuela. Je n'ai pas toujours été un fervent admirateur d'Hugo Chávez. Mais ce personnage fut l'une des icônes majeures de cette décennie dans la résistance à l'ordre néolibéral en Amérique Latine. Il aura réussi à montrer qu'une Révolution pacifique est possible en appliquant un "socialisme du 21ème siècle", posé en rupture avec les anciens modèles et en alternative citoyenne à la marchandisation du monde et de l'humain. Rien n'est moins sur que l'Histoire, qui se plait à ternir l'image des Hommes de Bien, attribue à cet homme l'aura d'un Simon Bolivar, d'un Emiliano Zapata, d'un Ernesto Che Guevara ou d'un Pancho Villa.

 

                Hugo Chávez a(vait) bien des défauts. Une sorte de Grand Homme de l'Histoire s'est éteint. Je vois les critiques de la presse française : 14 ans de règne démagogique et populiste (1), un culte de la personnalité (2), du clientélisme (3), du népotisme (4), de l'autoritarisme étatique sur fond d'inflation galopante (5). Un contrôle des médias (6), une économie soviétique, que sais-je d'autre, un dictateur anti-démocratique loin du respect des Droits de l'Homme (7). Les scribes de l'Empire célèbrent en fait la mort d’un ennemi idéologique et barbotent comme des canards gavés en faisant éclabousser leur encre dans le caviar à la table des pontes bedonnants de la mafia du Capital.

 

                1. En France, on ne dit pas 14 ans de règne démagogique, on dit "Deux courts septennats pour F. Mitterrand" ou "Deux mandats rapides de J. Chirac". Je lis dans l'Express, en date du 7 mars 2013, que le Venezuela a vécu "14 ans de démagogie". Les journalistes sont lauréats de science politique et pourtant, ils semblent avoir oublié le sens initial du concept de Démagogie en Théorie Politique. Rappel concis : la Démagogie, dans la Grèce Antique, signifie le pouvoir que les dirigeants obtiennent en flattant le peuple, en le séduisant sur ses peurs et ses frustrations. Hugo Chávez n'a pas exercé le pouvoir simplement en flattant le peuple, il l'a sorti de la dictature, de l'analphabétisme et de la pauvreté extrême. Quelle démagogie! Quant au populisme, il flatte le peuple en l’opposant aux élites, pointées du doigt comme ennemi. Cela fait bien de dire que les autres en font et pas nous. Lorsqu'un président de 2007 à 2012 drague les classes exploitées pauvres et précaires avec la peur de l'étranger, la presse, complaisante, nomme cela presque du réalisme. N'entendit-on pas du populisme en 2012 lorsque le président sortant, maître dans l'art de la manipulation, proposa plus de référendums populaires en critiquant la démocratie représentative, souffrant d'un malaise, gérée par trop de bureaucratie et de corporatisme élitistes ? Les journaux ne se sont pas inquiétés qu'en France, nous aussi avons nos populistes modernes.

 

                2. Le culte de la personnalité fait, de fait, renvoi à la vieille U.R.S.S, référence aux despotes staliniens et aux dictateurs Turkmènes ou Nord-Coréens ou autres. Ah, c'est pas bon ça! Mais lorsqu'un Général résistant de la 2nde Guerre Mondiale accède à la présidence et fonde une Constitution, ce qui est un putsch déguisé en réforme constitutionnelle, cela ne choque pas la France de voir son nom sur la pancarte de tous les grands boulevards des villes françaises, ou bien de voir plantée dans l'herbe la croix de son parti politique. Donc Mr. Charles De Gaulle a fondé une Cinquième République où la croix gaulliste comme symbole national devait être vue partout. Là, on dit que c'est un Grand Homme de l'Histoire. On dit en revanche que Mr. Hugo Chávez organisa un Coup d'Etat imposant, tel un dirigeant soviétique, un culte de la personnalité. Là, c'est un despote. Plus récemment, cela ne choque pas un seul journaliste de savoir que chaque mairie comporte une photo du Président de la République encadrée dans tous les bureaux administratifs "hauts de gamme".

 

                3. Ah oui, Chávez fit aussi du clientélisme. Quel dictateur atroce. Faut-il rappeler aux faiseurs d'opinion qu'à chaque élection qu'ils veulent démocratique, cantonale, municipale, régionale, législative, présidentielle et européenne, les élus usent du clientélisme auprès des "citoyens" pour les séduire et faire pleuvoir dans leurs urnes les bulletins comportant leur nom ? "Si vous votez pour moi, je vous sortirai de la précarité"...demandez à n'importe quel élu politique français ce qu'est le clientélisme, ils en sont experts. Mr François Hollande ne fait-il pas du clientélisme lorsqu'il se prend un bain de mains serrées sur un marché en Corrèze en disant que le changement c'est maintenant, qu'en votant pour lui, les méfaits de Sarkozy (il a le dos large) seront finis ? Le clientélisme en France, on dit que c'est une stratégie politique électorale. Lorsque le groupe industriel PPR, dont le PDG F. Pinault est un proche de N. Sarkozy, finance le film "Home" de Yann Arthus Bertrand en 2009, juste avant les élections européennes où l'UMP reprend à son compte les thèses écologistes, on parle de marketing politique. Mais un Chávez anti-impérialiste qui accorde des cachets (certes énormes) à des réalisateurs partisans-sympathisants de son régime pour faire des films, c'est du clientélisme honteux.

 

                4. Mr. Chávez était aussi népotique ? Dans notre si bon pays d'arrogance journalistique, on ne dit pas que l'ancien président avait mis en place une République bananière, avec son frère vice-président du Medef, et les deux conjointement gérant un cabinet privé de retraites par capitalisation. On ne parle pas du placement du fils Jean au Conseil Général des Hauts de Seine à 21 ou 22 ans il y a quelques années, alors que la loi fixe l'âge de 23 ans au minimum pour être légalement un élu politique. Chez nous, il s'agit de cooptation, tandis que le même comportement chez les sauvages et les barbares de l'outre-mer est népotique. Ah oui, c'est vrai, tout cela n'est qu'une broutille de quelques gauchistes perdus en furie. Quand-même ! C'était un président d'une république irréprochable. Ah bon ok.

 

                5. Et puis ce Hugo Chávez dont le linceul se fait lapider de pierres verbales était autoritaire aussi selon nos médias. La volonté de l'Etat n'appartient pas au peuple en France, mais lorsque celui-ci décide de faire ce que la finance lui impose, il n'est pas autoritaire de réprimer. D'envoyer des cordons blindés de CRS décervelés prêts à casser du manifestant sans distinction de taille (môme, jeune, homme, femme ou bien faible retraité) comme un bouledogue mordrait son maître. On peut citer aussi la répression brutale qui sévit contre les opposants à l'aéroport de Notre-Dame-Des-Landes en Loire-Atlantique. Ce n'est pas de l'autoritarisme, c'est du maintien de l'ordre public. Dites-moi, journalistes, à quelles occasions Mr Chávez a fait déployer l'armée dans la rue pour étouffer une manifestation citoyenne pacifique ?

                Et puis il avait la mainmise sur les entreprises qu'il a nationalisées. Quel crime! Voler des dollars aux multinationales qui auparavant, exploitaient les ressources pétrolières et autres, en rapatriant les capitaux en Occident ! Mr Chávez enfin quel homme culotté. On n'exproprie pas les riches dans ce monde voyons! Nationaliser permet à l'Etat de se réattribuer la souveraineté de l'économie et de reprendre son rôle de garant de son peuple souverain. Notre "initiative privée" à nous, c'est tellement mieux, surtout lorsque l'Etat, par l'entremise de la Dette publique, appartient à des traders fous, ça rassure ! Accessoirement, l'accès aux infrastructures devient plus démocratique puisque les prix des services publics baissent (car pas de rente privée exorbitante à engraisser). Et puis dévaluer la monnaie ! Cela créé de l'inflation ! Ah diantre il avait tous les défauts cet homme là. Au Venezuela, le taux d'inflation oscille autour de 25%, 26,7% en 2012. Et bien dans le même temps, le taux de chômage est passé de 11,3 % en 1998 à 7,8 % en 2008. Près de 3 millions d'emplois ont été créés, et l'emploi dans l'économie informelle est tombé de 54,6 % à 48,2 %. La dette publique vénézuélienne a chuté de moitié, de 30% du PIB à 14% alors que l'Etat augmentait constamment les dépenses publiques (en dix ans, le nombre de bénéficiaires des allocations sociales a été multipliée par 4). Ceci pourrait être un bon pied-de-nez aux chantres de l’Austérité en Europe, qui souhaitent réduire la dépense publique (ralentir l’activité économique) pour s’absoudre de la Dette.

Le Venezuela devenait (selon l'indice Gini) le pays d'Amérique du Sud le moins inégalitaire. Dans le même temps, les écarts sociaux se creusent en Europe. Faut-il rappeler aux journalistes que c'est en partie à cause de l'inflation maintenue à 2-3% par l'Union Européenne, que le chômage augmente en Europe de façon insupportable, et que l'inflation permet la hausse de l'indice des salaires, et in fine celle du niveau de la consommation, du niveau de vie ?

 

                6. Je me rappelle par contre de ce moment où la France faisait reculer l'âge légal du départ à la retraite de 60 ans à 62 ans, réduisant les chances pour un ouvrier de profiter de sa retraite (l'espérance de vie d'un ouvrier à 40 ans ne dépassant pas 25 ans) et que de ce fait, de plus en plus de gens perdent leurs droits à la retraite s'ils se font licencier avant l'âge légal.

Et bien au même moment, en octobre 2012, le gouvernement "autoritaire" de Mr. Hugo Chávez votait l'avancée de l'âge légal de départ à la retraite de 60 ans à 57,5 ans. Les médias ont bien pris soin d'occulter cette réforme simultanée au moment où les semelles battaient le pavé dans les rues de France. C'est sans doute parce que nous jouissons d'un système médiatique absolument libre et impartial, contrairement à ces pays soviétiques ou l'Etat contrôle les médias et les journalistes, condamnés à l'autocensure. Nos journalistes à nous, sont libres aussi. Je suis sûr que Denis Robert, lorsqu'il investiguait sur le rôle de Clearstream dans le système bancaire et qu'il dût abandonner tellement les pressions et les menaces étaient lourdes, je suis certain qu'il versait dans la calomnie et le scoop. Les journalistes français sont tellement libres que lorsqu'on leur demande s'ils se sentent libres dans leur profession, ils fuient ou se taisent. Il est vrai que la totalité des organismes de presse dans les mains des cinq plus gros industriels français (Dassault, Lagardère, Bolloré, Pinault, Arnault), de connivence avec le Pouvoir Politique, c’est un gage d’indépendance d’un journalisme hors-pair.

 

                7. Vient en dernier point, l'argument suprême. L'hérésie majeure de nos temps féodaux qui suffirait à elle seule pour engager les troupes dans une nouvelle croisade : la notion de respect de la Démocratie et des Droits de l'Homme.

Selon les tribuns de la presse à sensation occidentale, le régime d'Hugo Chávez ne respectait pas la démocratie. Car sous nos latitudes, respecter la démocratie signifie ne pas écouter son peuple qui crie dans la rue, et passer en force des traités européens votés à huis-clos qui ont été refusés par les citoyens quelques années auparavant. Respecter les Droits de l'Homme est compatible en Europe avec les licenciements boursiers massifs, les sans-logis sur le trottoir entre deux cartons, le taux de chômage volontairement maintenu, les milliers d'emplois à temps partiels qui précarisent la vie des gens de classe moyenne, ainsi que la délocalisation de nos entreprises dans des pays d'exploitation à bas salaires ou encore le bombardement d'innocents en Libye, contre l'avis de la population.

                Les pays membres de l'Union Européenne qui se font les apôtres de la démocratie sont bien mal placés pour donner des leçons de démocratie au Venezuela. En arrivant au pouvoir, Hugo Chávez facilita l'accès et la lecture de la nouvelle Constitution afin qu'un grand nombre soient intéressés de savoir ce qu'elle contient. Il mena une politique d’éducation visant à lutter contre l’analphabétisme. Dans la cinquième puissance mondiale, il reste 3 millions d’illettrés. Il inclut dans la nouvelle Constitution la possibilité de révoquer à mi-mandat le Président et n'importe quel haut fonctionnaire sur référendum populaire et à condition de réunir suffisamment de signatures. Ainsi, le 15 Août 2004, un référendum révocatoire a lieu, organisé par l'opposition contre Chávez. 58% des votes exprimés sont contre la destitution de celui-ci. En 2006-2007, Chávez annonce une réforme constitutionnelle pour 2010 afin d'inscrire le socialisme dans la Constitution, ce qui en France a été critiqué par les relations publiques comme étant une atteinte au pluralisme démocratique. Il est étonnant de constater que ces mêmes relations publiques n'aient pas crié gare au déni de démocratie que représente la retranscription de la règle d'Or (Politique de rigueur comme seule et unique politique économique de l'Etat) dans chaque constitution des Etats membres de l'UE. Et nous ne sommes pas prêts là encore de voir un référendum révocatoire des hauts-fonctionnaires à mi-mandat en France.

On reproche au "Commandante" d'avoir usé une fois des pleins pouvoirs le 18 Janvier 2007. Charles De Gaulle ne l'a-t-il pas usé une fois ? N'existe-t-il pas un article 49-3 dans la Constitution Française qui a été utilisé par D. De Villepin en mars 2006 pour passer en force le Contrat Première Embauche (déclaré plus tard illégal par le Bureau International du Travail) ?

 

                La propagande antisocialiste qui déferle sur les esprits occidentaux n’en finit plus de trahir l’Histoire et d’insulter les peuples dont les vénézuéliens aujourd’hui en deuil. Si la presse veut critiquer le régime d’Hugo Chávez en l’accusant d’avoir fait du discours démagogique, du népotisme, du clientélisme ou de l’autoritarisme, qu’elle ait au moins la décence de respecter le décès d’un tel personnage et de reconnaître que les gouvernements libéraux usent encore beaucoup plus de ces mécanismes. C’est autant paradoxal qu’inédit et très surprenant, je n’ai lu qu’un article qui rendait hommage au Président défunt sans ternir son image, il s’agit, soulignons-le, d’un bel article du Figaro (1).

 

Je n'aime pas les Chefs ni leurs gouvernements. Mais Hugo Chávez fait partie d'un des rares Hommes d'Etat respectables. Et cette semaine, j’aurais aimé être un citoyen vénézuélien pour être fier d’avoir eu un jour un tel Président, autrement plus Humaniste que nos hommes d’affaires affublés en dirigeants démocrates. Il incarnait un modèle de résistance nouveau, une Résistance pour l'Amérique Latine contre son piétineur impérialiste nordique. Une révolte citoyenne impulsée dans le bon sens et l'intelligence collective, dont l'Europe devrait s'inspirer. Une sorte de Grand Homme de l'Histoire s'est éteint. Mais l'idéal et l'esprit, eux, ne meurent pas.

 

(1).http://www.lefigaro.fr/international/2013/03/07/01003-20130307ARTFIG00689-caracas-dit-adieu-a-chavez-avec-devotion.php

 

Samuel Moleaud.

7 mars 2013.

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