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9 août 2011 2 09 /08 /août /2011 12:01

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Cette brève histoire n’est pas un témoignage, elle n’est pas une expérience vécue, mais elle est un peu le miroir de nous tous : conscient que sa précarité est embarrassante, Paul sait malheureusement trop bien que des centaines de milliers de personnes vivent son histoire au même instant. Il sait que, diplômé ou non, tout le monde peut être jeté en pâture dans la fosse aux lions quand on n’est pas de bonne famille au capital socioculturel et économique doré.

 

Paul Anbois est âgé d’un quart de siècle. Nous sommes en juin, il sort de ses études à l’université, avec un diplôme de bac+5 à forte valeur ajoutée qu’il pourrait aisément valoriser sur le «marché» (1) du travail. De formation pluridisciplinaire en sciences, il a acquis un ensemble de savoir-faire littéraires et des compétences qu’il peut loyalement «offrir» à un employeur. Seulement voilà, les sciences qu’il a étudiées sont dites sociales, molles, il ne peut pas les «vendre» sur le «marché» du rentable. Et les portes vers lesquelles il se destinait, celles de la fonction publique, de la recherche, de l’enseignement, de l’édition ou du journalisme, ont été murées par l’État ploutocratique alors même qu’il était à la fac. Fin de bail, fin de concession, à la porte, à la casse. Travailleurs modernes, ne réfléchissez pas trop, soyez flexibles, et ménagez vos forces à usage unique dans le prêt à consommer. Me direz-vous, notre étudiant aurait du troquer bien avant ses sciences sociales contre des études de communication ou de banque-assurance!

           

            Comme des centaines de milliers d’individus en France, Paul vient grossir les rangs de la recherche, et pense à se recycler. Il ne travaille pas pour le traitement des déchets au CNRS, et il n’est pas rémunéré pour enquêter sur un objet d’étude particulier. Son laboratoire, est un portail web. Paul Anbois s’emploie à trouver salaire auprès de Pôle Emploi. Il sait que les médias falsifient le comptage de ses camarades de classe sociale, en publiant qu’il existe, en juin 2011, 2,6 millions de chercheurs de sa filière. Alors que son sujet concerne, en réalité, toute catégories de chômeurs confondues, près de cinq à six millions de personnes.

 

Beaucoup de candidats, peu d’élus…

 

            Paul a vingt-cinq ans. Il sait qu’il a le droit au Revenu de Solidarité Active (RSA) en attendant de trouver un emploi. Ainsi commence son parcours du combattant : première démarche, inscription sur les listes de demandeurs d’emploi, puis demande de RSA auprès de sa Caisse d’Allocations Familiales (CAF). La «conseillère» du Pôle Emploi rétorque que «pour être éligible au RSA, il faut avoir 26 ans et avoir travaillé deux ans». Paul dit oui, en hochant la tête, mais il sait que l’employée se trompe, car cette allocation remplace le RMI et est attribuée à toutes les personnes sans activité de 25 à 55 ans. Mais ce n’est pas grave, les humains ont le droit à l’erreur, surtout le lundi matin. Et là, coup de tonnerre ! Le conseil général considère notre ami comme étant encore étudiant jusqu’en octobre (là, c’est du témoignage véridique). Chômeur total et non indemnisé, il comprend maintenant mieux l’enjeu du gouvernement en 2009, de remplacer le RMI attribué par la CAF par le RSA, attribué par le Conseil Général (autrement dit, le département) : réduire ou freiner les aides sociales sans que cela ne soit visible par la majorité qui n’en nécessite pas.  Merci Mr M. Hirsch !

 

Ainsi, commencent les rédactions de lettres de motivations classées sans suites. Il sait que son master pourrait lui ouvrir les voies royales de la haute sphère publique, ou bien pourrait même déboucher sur un poste de «cadre». Il n’est donc pas à plaindre et ne s’en plaint pas. Mais comment mettre en cadre des toiles vierges, ou comment peindre avec des pinceaux sans le coup de patte qui les guident ? Et oui, Paul découvre le monde merveilleux de la vie active. Il a peut-être un bon bagage de connaissances, mais il souffre d’un double cercle vertueux : non content de manquer d’expérience, il est trop diplômé. Ou plutôt, la valeur de son diplôme dépasse ce qu’il est possible, pour un employeur, de rétribuer : un salaire correspondant aux études faites. Paul accepte pourtant d’être payé au salaire minimum au début de sa «carrière». Mais lorsqu’il envoie sa deux-centième candidature spontanée sans réponse à une entreprise, le responsable des ressources humaines, lui, ne le sait pas.

 

Paul Anbois préfère être réaliste plutôt que royaliste, il sait qu’il faut tout accepter afin de trouver un travail. Et il ne veut pas évoluer dans les arcanes du pouvoir qu’il qualifie de monarchiques. C’est un homme un peu acariâtre dont l’opiniâtreté avec laquelle il s’attèle à défendre ses rêves utopiques, lui fait récuser toute idée de s’encarter à quelconque organisation partisane que cela soit pour monter en grade dans les institutions et administrations publiques. Pour lui, un responsable politique qui récite au micro un programme électoral qu’il n’a pas écrit, ou un PDG de multinationale qui évoque un plan de restructuration, c’est comme une lionne affamée qui voudrait expliquer à une antilope apeurée qu’elle ne lui fera pas de mal. Il se dit depuis pas mal d’années déjà, que le gouvernement agit moins pour le service de la population que pour les classes riches, dominantes et possédantes. Mais un jour, il faut bien se lancer. Paul, est fait pour écrire la politique, non pour enfumer les électeurs à asséner qu’ils devront crever pour que vivent les oligarques courtisans du royaume. Il n’est pas fait pour vendre des crédits de consommation en porte-à-porte en flouant des personnes âgées, martelant que leur souscription révolutionnaire va permettre de défiscaliser leurs revenus. Paul, il est plutôt rêveur acharné, plutôt du côté de la plume que du discours oral. Plutôt fleur bleue que du côté du sabre et du goupillon, il affectionne ce qui est non marchandable : l’humanisme, l’amour, la paix et la liberté. 

 

Comme beaucoup, il a entendu les sketches de Coluche, et cherche avant tout de l’argent, plutôt qu’un travail en tant que tel. Il s’en va donc traîner sa carcasse en la repeignant d’un coup de motivation auprès de boîtes pas très mélioratives, comme Mc Do, Quick ou l’usine. Il paraît que ça recrute à mort chez les jeunes. Ainsi continuent les candidatures vaines, de Mc Do à Décathlon, de Carrefour aux services de la mairie, en passant par les vendanges, les campings et les bars pour voir si par hasard, ils n’auraient pas besoin d’un serveur. De ce côté-là de la recherche, Paul n’est pas vraiment chômeur. Il fait même des heures supplémentaires et qui plus est, défiscalisées, puisque non rémunérées. Petits boulots, petits CDD et contrats intérims, missions saisonnières d’été, Paul est content, il a trouvé salaire. Mais puisqu’il n’a pas de contrat à durée indéterminée, en tant que chômeur non indemnisé une fois la saison terminée, la précarité du travail l’empêche encore d’être libre. Libre, c'est-à-dire autonome, pour se payer un voyage ou un loyer d’appartement, manger, bref, s’assumer et ne plus vivre sous la dépendance de ceux qui l’abritent (famille, amis, etc.). Et encore, il a la chance d’être hébergé…

 

Pourtant, cet homme est plutôt ambitieux. Il se voit volontiers écrivain en train de signer ses préfaces dans les coulisses des librairies, ou alors rédacteur en chef d’un journal géré en société coopérative de production, qu’il aura lui-même créé. Ou artisan micro-brasseur, accompagnant les touristes dans un café-concert pour des soirées à thème au fin fond de l’Ariège, de l’Ardèche ou de la Drôme. C’est qu’il en veut, du boulot. En 2010, 640 000 jeunes de moins de 25 ans étaient au chômage, ce qui représente une part de 23% de la jeunesse étant touchée par la précarité. C’est 44% en Espagne…Sans compter ceux dont l’emploi ne correspond pas aux diplômes. Paul, socialement, n’est pas seul. Mais au vu du démantèlement progressif des services publics depuis les présidences de F. Mitterrand (la gauche PS en France a été la première à donner à l’économie une trajectoire néolibérale de privatisations en masse des entreprises) et de la dématérialisation des services sociaux, Paul est autant aigri qu’inquiet.

 

Voilà qu’il reçoit une réponse à la cent-cinquantième candidature qu’il avait envoyée : « Mr Machin on vous remercie, mais nous ne pouvons pas donner suite à votre candidature»…Comprendre, merci, mais nous n’avons pas besoin de vous. En amont de la recherche d’emploi, afin de se faire embaucher par un employeur pour effectuer un poste intéressant, il faut être expérimenté. Or pour acquérir de l’expérience, il faut avoir déjà travaillé ou avoir été stagiaire. Les demandes de stage peuvent pourtant souvent être négatives aussi. Pour se loger, il faut un CDI, ou un CDD relativement long. Or pour avoir un CDI, il faut de l’expérience. Dans l’histoire du chat qui se mort la queue, le pauvre animal domestique s’étourdit.

 

Nous vivons une époque formidable, ou les gens quémandent un smic auprès des entreprises-pieuvres pour se loger dans des villes où la spéculation immobilière fait grimper les prix quasiment à hauteur du salaire mensuel net. Des salaires trop faibles comparés au coût exorbitant de la vie, cela en fait des sommes d’agios bancaires prélevées sur nos comptes. Ce à quoi s’ajoute que, dans les départements où il y a peu de boulot, une "armée industrielle de réserve" se forme, chacun est obligé d’accepter de prendre la place d’un autre, ou bien d’être victime de la loi de la jungle.

 

Et les professionnels de la désinformation télévisuelle plantent leurs oripeaux libéraux dans le cerveau du populo pour faire croire que nombre de chômeurs préfèrent rester allocataires plutôt que d’accepter les offres de Pôle Emploi. Mais Paul Anbois, ou d’autres, sont un peu amers de voir leurs salaires horaires rétribués à neuf euros bruts, alors qu’en fin de mois, ils auront apporté à l’entreprise peut-être dix ou quinze fois plus que leur salaire. Et les actionnaires, les investisseurs, ou toutes autres sangsues étrangères gravitant autour du système productif, elles, se frottent les mains avidement en faisant du bénéfice sur les crises économiques.

 

Paul, qui n’est plus étudiant et à peine rentré dans la vie active, se pose une question : il existe un salaire minimum depuis 1941 (date de l’idée d’un plafond minimal) et 1950 (date légale d’institutionnalisation du salaire minimum interprofessionnel garanti, SMIG). Pourquoi n’y aurait-il pas un SMAIC, salaire maximal interprofessionnel de croissance, en dessus duquel les gros revenus serait taxés, afin d’éviter que les inégalités économiques et sociales ne se creusent trop ? Pourquoi n’y aurait-il pas une taxation des transactions financières couplée d’une pénalisation des mécanismes de défiscalisation pour éviter de privatiser les profits et de socialiser les pertes? Ça ne plairait pas trop au Medef, cela…

 

En attendant de philosopher sur l’alternative sociale à donner au droit du travail, il flanque à la porte son idéal socialiste pour aller à l’usine. C’est l’heure du pointage. Huit heures à conditionner des palettes sous l’œil hagard des contremaîtres. Voilà deux-trois ans que nombre de diplômés enchaînent CDD sur CDD, tantôt manutentionnaire d’usine, ou livreur de pizzas, tantôt équipier chez Mc Do ou employé de rayon aux deux-huit chez Carrefour. Résultat, le bond dans la vie active est un saut en parachute plutôt troué que doré, même en étant diplômé ! Sont-ce les études à l’université ou bien la guerre sociale des classes, qui fabrique le chômage et l’indignation silencieuse de Paul Anbois ?

 

Samuel Moleaud.

 

 

(1). Note aux lecteurs : en novlangue libérale, «offrir» ses compétences à une entreprise et les «vendre» sur un «marché», signifie donner à une pieuvre capitaliste ses bons et loyaux services, ou plutôt sa force de travail, en échange d’un salaire plus faible que ce que «vaut» réellement le travail fourni une fois après avoir, en bout de piste, saupoudré la valeur ajoutée dans les différents coûts fixes de la comptabilité nationale. On doit se vendre à une entreprise, ce qui est, en quelque sorte, de la «prostitution économique». Il y eût un temps où cette opération se nommait plus communément «exploitation» ou «servage». Mais c’est un mal pour un bien.

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