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9 mai 2011 1 09 /05 /mai /2011 10:31

Mai 2011, et le monde est enfin guéri de l’effroyable Mal du siècle qui semait la peur depuis dix ans, du chef de la grande nébuleuse terroriste islamiste qui colonise nos espaces si respectables où il fait si bon vivre. Oui, nous sommes l’Axe du Bien. On le sait tous, et ce n’est pas préjuger que de dire que tout ce qui est dirigé contre nous est du terrorisme. L’inverse, comme en sciences, est une hypothèse à vérifier mais là, je n’ai plus d’éprouvettes…

 

1. Quand la sauvagerie occidentale joue ses cartes de libératrice des peuples…

 

Nous avons pu observer le 2 mai dernier les démocrates irréprochables "soldats de la paix" de l’outre-mer participer au jeu de la liberté, et supprimer l’ennemi public numéro un des États-Unis. Autant dire, l’ennemi public numéro un du monde entier puisque l’Oncle Sam décrotte ses bottes un peu partout où ça lui chante. Ouh, ça m’a l’air étrange tout ça. Pourquoi exécuter tout d’un coup ce chef terroriste? Les besoins de renforcement de la "sécurité internationale" sont-ils si grands pour les actionnaires des entreprises productrices d’armes qu’il fallait programmer un énième assassinat politique d’envergure médiatique mondiale ? Une bande armée jusqu’aux dents de mercenaires entraînés ne peut-elle pas maîtriser un homme désarmé et le prendre vivant, sans lui mettre une pastille dans le crâne? Les États-Unis viennent d’enfreindre deux lois internationales, ils ne sont plus à ça près : primo, l’assassinat politique. Deuxio, la violation dans la violence de la souveraineté d’un État comme le Pakistan où s’est déroulé l’assaut (même si ce pays, dit-on, a "autorisé" l’intervention de la CIA sur son sol…en avait-il le choix ?). Bon sur le droit d’ingérence, il faut avouer que cela se discuter lorsqu’il s’agit d’une crevure de ce type, mais que l’on en fasse de même pour les autres dans ce cas-là…

Moi qui suis un peu bête, j’imagine que si je tape un chat, j’aurai le rapport de force favorable. Mais je n’irai pas me frotter à un tigre en plein milieu de la savane. Si La Havanne ou La Paz espionnaient Washington à des fins de "sécurité nationale", l’administration de Mr Obama n’aurait à la bouche que la violation de sa souveraineté.

Revenons à nos moutons, c’est vrai qu’en termes de rentabilité financière des organismes journalistiques, le simple titre disant qu’Oussama Ben Laden est mort, aposé en une, c’est encore plus vendeur que la catastrophe nucléaire la plus grave de tous les temps au Japon. Et les petits stylos des journalistes sont pressés de nous presser le citron si jamais représailles d’Al Qaida il y a.

 

Enfin bon c’est génial, depuis le 2 mai 2011, depuis que l’Humanité est lavée de sa sangsue, il n’y a plus aucunes injustices économiques et sociales en France, en Europe et dans le monde entier. Fini le chômage endémique, finie l’exploitation capitaliste des entreprises qui payent leurs salariés à moitié de ce que leur travail en vaudrait, finie la cruauté des fabricants de la misère, finie la guerre impérialiste en Libye. Tout va bien au pays des flamands-roses. Ne vous y trompez pas, nous disent les hommes politique affables en pandémie de trouille électorale aigüe, le terrorisme n’est pour autant pas éradiqué (tu m’étonnes !). Comment éradiquer la violence que l’on a créée en vendant tout plein d’armes, et qui veut qu’un faible armé de pierre se batte contre des tanks pour se venger? On ne peut juste que s’en servir pour les élections, alors soyez au moins honnêtes de reconnaître que les marchés financiers de l’Axe du Bien acceptaient aussi les fonds personnels de cet homme quelque part dans un paradis fiscal…

 

Quand un fond spéculatif américain achète une rue entière dans ce que la novlangue néolibérale appelle un "projet de rénovation urbaine" (par exemple la rue de la République à Marseille) en séchant du sang de pauvres expropriés avec du béton armé, c’est une rénovation de quartier. Quand un conseil des actionnaires de chez Continental fait une "compression de personnel" pour des dizaines d’ouvriers à Clairoix alors que l’usine est bénéficiaire, c’est pour pallier les pertes et les aléas de la crise. Quand Daewoo ferme dans les Ardennes, c’est pour sauver Clearstream. Quel rapport, me direz-vous entre l’exécution sommaire de Ben Laden, la privatisation des quartiers populaires et la rentabilité des actionnaires ? Aucun, si ce n’est le fait que le puissant agit toujours pour la bonne cause, juste des justices à deux ou trois vitesses entre dominés et dominants, entre exploités et affameurs. Et il paraît que la guerre des classes est un vestige du 19ème siècle… Les États-Unis avaient les communistes comme ennemis médiatiques (McCarthy en saurait quelque chose), proies faciles de 1949 à 1991. Ils eurent ensuite Saddam Hussein de 1991 à 2006. Ils eurent Ben Laden de 2001 à la semaine dernière. Pour les prochaines élections, le parti démocrate va devoir en choisir un autre pour récolter le plus d’applaudissements dans la joute électorale.

 

Loin s’en faut, et ne vous y trompez pas, je ne fais pas l’apologie de ce Ben Laden, sa mort ne m’empêche pas de dormir. La mort d’un chef politique endoctrineur et criminel ne m’attriste jamais. Et celui qui me fera naître une émotion complaisante envers l’adulation d’un leader n’est pas né. Mais une question me vient à l’esprit : je ne voudrais pas jouer les troubles fête, mais où est la vérité ? Al Qaida est terroriste pour l’Occident capitaliste, ce dernier est terroriste pour Al Qaida. Je m’explique, en quoi ce Mr Ben Laden est-il plus un terroriste qu’un autre chef? Alors, hum…commençons par le commencement : qu’est-ce que cette bête méchante qu’est le terrorisme ?

 

2. Définition (im)possible de la notion de terrorisme ?

 

            Les médias doivent bien savoir ce qu’est le terrorisme. Cela fait dix ans que j’en entends parler, que je lis des articles sans y trouver la moindre définition. C’est que cela doit être un principe reconnu par tous sans qu’il n’y ait besoin de l’expliciter. Ou alors, allez savoir, c’est peut-être une construction purement idéologique impossible à cerner réellement dans le sens de la détermination des ennemis de l’Empire, de telle sorte que la définition retenue par les dictionnaires est applicable à tous les États. Que diable ! Cela pose problème ça, si le terrorisme s’applique aussi aux politiques de l’Occident.

           

            Bref, il y aurait une centaine de définitions à ce terme selon que l’on soit chercheur, politique ou philosophe. J’aime assez celle de l’encyclopédie Hachette : « Le terrorisme désigne soit des actes violents - sabotages, attentats, assassinats, prises d'otages… - commis pour des motifs politiques par des individus isolés ou organisés, soit un régime de violence créé et utilisé par un gouvernement qui cherche à conserver le pouvoir face à des ennemis intérieurs ou extérieurs. » (1) Ou celle retenue par un chercheur, du nom de Schmid en 1988, servant de base à l’ONU : « Le terrorisme est une méthode d'action violente répétée inspirant l'anxiété, employée par des acteurs clandestins individuels, en groupes ou étatiques (semi-) clandestins, pour des raisons idiosyncratiques, criminelles ou politiques, selon laquelle — par opposition à l'assassinat— les cibles directes de la violence ne sont pas les cibles principales. Les victimes humaines immédiates de la violence sont généralement choisies au hasard (cibles d'occasion) ou sélectivement (cibles représentatives ou symboliques) dans une population cible, et servent de générateurs de message. Les processus de communication basés sur la violence ou la menace entre les (organisations) terroristes, les victimes (potentielles), et les cibles principales sont utilisés pour manipuler la (le public) cible principale, en faisant une cible de la terreur, une cible d'exigences, ou une cible d'attention, selon que l'intimidation, la coercition, ou la propagandeest le premier but," (Schmid, 1988).

 

Bon en gros, le terrorisme est caractérisé par un acteur violent qui cible ses victimes au hasard, qui tue pour des raisons criminelles et utilisant un mécanisme de propagande pour endoctriner des activistes ou des soldats qui iront semer la terreur à son compte.

Soit, O. Ben Laden, si ce nom appartenait bien à un homme et non à un artéfact médiatique, était un "méchant" terroriste. La France de 1994 n’a-t-elle pas été en partie responsable d’actions de terrorisme au Rwanda ? Vous savez, les Hutus, les Tutsies…combien de morts officiels déjà en deux mois ? Les États-Unis n’ont-ils pas financé directement des groupes de paramilitaires en Colombie, au Nicaragua, au Salvador depuis le milieu des années 1980 pour lutter contre des FARC ou des guérillas socialistes inactives et sous-armées, ces paramilitaires qui sèment la terreur sans distinction dans leurs cibles et leurs exactions ? Que dire des agissements de l’armée de Tsahal et d’un État sioniste (je n’ai pas dit juif, l’antisémitisme n’est pas mon fond de commerce) sur la bande de Gaza et le Liban, lorsque la "liberté occidentale" (2) s’échange contre des crimes à l’uranium appauvri ? Et de la guerre au Kosovo en 1999 menée illégalement par l’OTAN ? De l’actuelle intervention en Libye par la même OTAN (oui je sais, ce n’est pas Kadhafi résistant contre la force inouïe de frappe de l’Occident, mais enfin l’OTAN ne lance pas que des tomates sur les civils…) ?

 

On ne peut pas légitimer les assassinats politiques sous couvert de terrorisme, cela voudrait dire assassiner tous les chefs d’États et de groupements influents ayant eu un peu de pouvoir.

 

3. Et une manœuvre électorale de plus au palmarès des mascarades démocratiques.

 

Terrorisme ou pas, néocolonialisme ou pas, socialisme ou capitalisme, je laisse aux experts le soin de conseiller aux chefs où est la frontière entre le bien et le mal, moi je suis naïf, crédule et discipliné. Bête, oui mais je sais lire et les intellectuels autorisés (comprendre médiatiques) disent toujours que le bien, c’est la démocratie libérale, l’économie de marché, l’ordre et la sécurité. Tout ce qui n’entrave pas le Capital. Et que celui qui ne vote pas pour cela, en aparté, est un individu en repli sur soi, dépolitisé, faiblement doté de capitaux socioculturels, et issu d’un milieu social défavorisé (pour ne pas dire exploité, et aseptiser les réalités sociales interclasses). En mobilité sociale descendante sur ses anciennes générations, l’abstentionniste est aussi si peu qualifié qu’il n’est pas à même de comprendre les enjeux de la société, par désagrégation chronique du lien social que la déviance mène même parfois à l’exclusion sociale : il est l’ennemi public numéro un des politologues dans la crise de la démocratie. Tous les maux l’accablent, pour peu qu’il vive dans des quartiers populaires délaissés de l’intérêt des partis de gauche, alors il est bien mal barré ! Euh, chercheurs, un fils d’exploités qui refuse de voter, c’est aussi peut-être qu’il a le sentiment que la république a été détournée au service de la grande bourgeoisie, non ? Non non, la démocratie s’exprime par le vote et la liberté d’expression. S’abstenir, c’est être déviant et antidémocrate. Ah ok pardon.

 

Parenthèse fermée, j’ouvre les journaux, je suis rassuré par les scribes de la vérité, de savoir qu’on va enfin arrêter de prendre les pays musulmans pour des paillassons de l’Occident. Saddam Hussein assassiné le 31 décembre 2006, Oussama Ben Laden le 2 mai 2011…Nous sommes lavés du mal ! Diantre, j’oubliais qu’il reste encore un régime anti-impérialiste à abattre en Iran. Le coquin Ahmadinejad nous en fait encore baver en espionnage et en surveillance militaire. C’est que ça coûte cher de consacrer son armée et ses services secrets à la domination impérialiste plutôt que de la considérer comme un service public, la consacrer aux questions nationales, à la protection, l’aide et l’information des citoyens.

 

 Mais je me rassure, espérant que les dirigeants politiques stopperont de faire les amalgames entre islamisme et islam, entre intégrisme et culte religieux. Ainsi, je comprends direct que l’idéologie du prêt à porter populiste visant à mélanger immigration et délinquance est alors une sombre page tournée de l’Histoire, héritée du cauchemar du 11 septembre 2001. Ben oui, si Mr Ben Laden est mort, la "coalition internationale" n’a plus aucune raison de terroriser les populations afghanes. Les médias et les partis, même de gauche sociale démocrate n’ont plus besoin d’épouser le racisme d’État en galvanisant la confusion islamophobe. C’est une bonne nouvelle alors, en ces temps de "Révolutions de printemps", tous ces pays qu’on met dans le même sac du "Monde Arabe des barbus" vont devenir des "démocrates", comme nous. Chouette, finies les tourmentes dictatoriales et bananières du Sud !

 

Allons, allons ! Un peu de sérieux.

Il faut dire que tout est fait depuis quelques jours, pour que l’on oublie de penser. J’ai envie de dire depuis toujours, mais si je dis que la propagande nous empêche d’avoir un esprit critique, on va encore dire que cet article n’est que l’éloge d’une analyse marxiste voyant la domination structurelle et symbolique des exploiteurs sur les exploités. Allez, je me risque. Depuis qu’elle existe, la presse n’existe que pour servir les intérêts du pouvoir et orienter les masses dominées, peu cultivées et exploitées vers le consentement de ces derniers aux puissants et à leur asservissement permanent. Exemple à l’appui, la première presse, en France, a été créée en 1631 par Théophraste Renaudot. Médecin du roi Louis XIII, bien que reconnu comme étant au service des pauvres, il crée le premier organe de presse français, auquel la monarchie ne tarda pas à s’en servir comme instrument de propagande politique…On connaît la suite.

 

 

La spéculation et les marchés financiers, le Capital, eux, n’ont pas d’idéologie. Même ceux qui les combattent, journalistes et écrivains altermondialistes ou libertaires…le système est tellement avide que tous les contestataires peuvent vendre la corde qui va pendre les premiers (la phrase n’est pas de moi). Lorsque l’Occident enterre une cellule dite "terroriste", c’est une autre qui voit le jour pour se venger. N’y a-t-il pas ici un rouage qui pérennise le royaume de la finance ? Quand une organisation "terroriste" (je ne dis pas Al Qaida) possède un compte bancaire dans un paradis fiscal, cette organisation permet à la finance internationale de continuer à spéculer en mettant sur le marché des obligations, et en créant des titres sur les dettes pour que celles-ci deviennent des actifs profitables. Les gouvernements ont une vocation politique, en substance. En outre, ils ont intérêt, eux, à se débarrasser de ceux qui créent des nébuleuses violentes pour les attaquer en plein cœur, de l’intérieur. (La logique est la même dans l’autre camp). Mais leur gouvernance se heurte à l’hégémonie des marchés financiers qui imposent leur dictature du profit au détriment de la souveraineté économique. Il n’y a pas un monde, mais trois mondes globaux qui s’entrechoquent : les masses populaires exploitées des deux hémisphères qui sont opprimées par les États néolibéraux, et ces mêmes États qui sont soumis aux marchés financiers, agences de notation et institutions financières internationales (FMI, OMC, Banque Mondiale). Voilà pourquoi les pays du Nord ne parviendront jamais à supprimer les organisations "terroristes" : elles sont des clients comme des autres des grandes banques.

 

L’élimination de Ben Laden n’est qu’une stratégie électorale pour 2012, elle est illégale au regard du droit international. Elle est le reflet d’une vengeance malsaine qui évite de se poser les bonnes questions : à quoi sert la détermination médiatique et politique d’un ennemi comme cela, et à qui profite le crime ? Je n’ai vu aucun journal(iste) déplorer ce fait.

 

 

 

(1) Lu sur wikipédia : http://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9finition_du_terrorisme

(2) Pardon au lecteur pour les gros mots entre guillemets, utilisés dans le florilège de la novlangue néolibérale.

 

Samuel Moleaud.

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